Méthode · Achats & Scope 3

Achats et supply chain : l'ACV comme levier sur le Scope 3

Pour la plupart des industriels, agir sur l'empreinte en se concentrant sur ses propres usines revient à regarder la partie émergée de l'iceberg. L'essentiel se joue en amont, dans les matières et les composants achetés. C'est le cœur du Scope 3. Encore faut-il le mesurer avec des données fiables avant de pouvoir décider.

Beaucoup de dirigeants abordent leur empreinte par le carbone de leurs sites : la consommation d'énergie, les procédés, la flotte. C'est légitime, mais souvent marginal au regard du total. Pour un industriel, l'essentiel de l'empreinte est déjà « incorporé » dans ce qu'il achète : l'acier, l'aluminium, les plastiques, les composants, le transport amont. Agir suppose donc de porter le regard sur la supply chain, et cela commence par une mesure crédible. L'Analyse de Cycle de Vie (ACV, ISO 14040/44) et les données fournisseurs en sont le socle.

Pourquoi l'essentiel de l'empreinte se joue en amont (Scope 3 achats)

Le GHG Protocol, cadre de référence de la comptabilité carbone, distingue trois périmètres : le Scope 1 (émissions directes du site), le Scope 2 (énergie achetée) et le Scope 3 (le reste de la chaîne de valeur, réparti en quinze catégories, dont huit en amont). Or c'est le Scope 3 qui domine presque toujours. Selon le CDP, il représente en moyenne de l'ordre des trois quarts de l'empreinte totale d'une entreprise, avec de fortes variations selon les secteurs. Dans l'industrie manufacturière, la première catégorie du Scope 3, les biens et services achetés, pèse à elle seule souvent une part majeure de ce total.

Autrement dit : pour un fabricant, le principal levier n'est pas dans ses murs, mais chez ses fournisseurs. C'est une bonne nouvelle stratégique autant qu'une contrainte, car les décisions d'achat deviennent un vrai outil de réduction, à condition de savoir ce que chaque euro d'achat « coûte » en carbone et en ressources.

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En 2023, les émissions liées à la chaîne d'approvisionnement (Scope 3 amont) déclarées au CDP étaient en moyenne 26 fois supérieures à celles des opérations directes (Scopes 1 et 2), selon le CDP (rapport 2024). Pour un industriel, l'essentiel de l'empreinte se joue donc chez ses fournisseurs.

Données primaires ou facteurs génériques : l'enjeu de la fiabilité

Mesurer les achats, oui, mais avec quelle donnée ? Le GHG Protocol décrit, pour les biens achetés, quatre méthodes de calcul, de la plus fine à la plus grossière : la méthode fournisseur (données spécifiques du fournisseur), la méthode hybride, la méthode par moyenne (facteurs physiques génériques) et la méthode monétaire (un facteur appliqué au montant dépensé). Le choix n'est pas neutre.

Les facteurs génériques, comme ceux de la Base Empreinte de l'ADEME, sont précieux pour démarrer : ils permettent de couvrir vite l'ensemble des postes et de repérer où se concentre l'empreinte. Mais ils ont deux limites. D'abord, ils portent une incertitude documentée qui peut être élevée, particulièrement pour les ratios monétaires. Ensuite, et c'est décisif pour un acheteur, un facteur moyen ne fait aucune différence entre deux fournisseurs : celui qui a décarboné sa production et celui qui n'a rien fait ressortent avec la même empreinte. Impossible, dans ces conditions, de récompenser un effort réel.

La donnée primaire lève cet angle mort. Une ACV produit ou une FDES fournie par le fournisseur, couvrant le berceau jusqu'à la sortie d'usine, donne une empreinte propre à ce fournisseur et à ce produit. C'est la méthode la plus fiable, et la seule qui valorise les démarches d'éco-conception de vos partenaires. Elle a un coût de collecte : on la réserve donc, dans un premier temps, aux postes qui comptent (les fameux 20 % de fournisseurs qui concentrent souvent 80 % des volumes d'achat) et l'on garde les facteurs génériques pour le reste.

Un point de méthode : la donnée fait la comparaison

Comparer deux fournisseurs, ou justifier un choix d'achat sur un critère carbone, n'a de sens que si les empreintes sont établies avec des règles homogènes : même périmètre, même unité de référence, mêmes méthodes de calcul (ISO 14040/44). Mélanger une donnée primaire précise et un facteur monétaire très incertain conduit à des conclusions fragiles. Exiger un cadre commun, c'est ce qui rend une comparaison défendable devant un fournisseur comme devant un auditeur.

Intégrer l'empreinte aux critères d'achat

Une fois la donnée disponible, l'enjeu est de la faire entrer dans les décisions. Trois leviers concrets, actionnables par une direction des achats.

Rendre la donnée exigible

Inscrire dans les cahiers des charges et les consultations la demande d'une empreinte produit (ACV ou FDES) pour les références clés. Ce simple réflexe transforme l'empreinte d'un sujet abstrait en une pièce du dossier d'achat, au même titre que le prix, le délai ou la qualité.

En faire un critère pondéré

Attribuer à l'empreinte un poids explicite dans la décision, aux côtés des critères habituels. Le fournisseur sait alors qu'un effort de réduction se traduit par un avantage concret, ce qui enclenche un cercle vertueux le long de la chaîne.

Ouvrir le dialogue fournisseurs

Pour les partenaires stratégiques, la collecte de données primaires devient une conversation : accompagner ceux qui n'ont pas encore d'ACV, partager les hypothèses, converger vers des périmètres comparables. C'est souvent là que se trouvent les gisements de réduction les plus rapides.

Le CBAM ajoute un enjeu de coût sur les matières importées

Pour l'acier, l'aluminium, le ciment, les engrais et quelques autres produits importés dans l'Union européenne, le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM, règlement UE 2023/956) est entré dans sa période définitive le 1er janvier 2026. Le suivi des émissions incorporées est requis dès à présent, et l'achat de certificats correspondants débutera en 2027 (première déclaration annuelle attendue avant fin septembre 2027). Connaître l'empreinte carbone incorporée de vos matières importées n'est donc plus seulement un sujet d'image : c'est un paramètre de coût qui pèsera sur vos arbitrages fournisseurs.

Par où commencer

La bonne séquence évite deux écueils symétriques : vouloir tout mesurer parfaitement d'emblée (paralysant) ou se contenter d'un ordre de grandeur monétaire (peu actionnable). Un chemin praticable en cinq temps :

  1. Cartographier les achats et repérer les postes qui concentrent l'empreinte (l'analyse des dépenses par familles d'achat suffit pour ce premier tri).
  2. Démarrer avec des facteurs génériques (Base Empreinte de l'ADEME) pour hiérarchiser vite, sans se perdre dans la donnée.
  3. Basculer en données primaires sur les postes critiques, en demandant aux fournisseurs concernés une ACV produit ou une FDES.
  4. Intégrer l'empreinte aux critères d'achat (exigence contractuelle, critère pondéré, dialogue fournisseurs).
  5. Anticiper le CBAM sur les matières importées concernées, pour intégrer le futur coût carbone à vos décisions d'approvisionnement.

Le point commun de ces étapes : elles reposent toutes sur une empreinte chiffrée et défendable, produit par produit. C'est précisément ce qu'apporte une ACV multicritère (ISO 14040/44), qui donne à un acheteur des chiffres opposables plutôt que des estimations approximatives, et transforme la contrainte réglementaire en levier de décision.

Sources & références

  1. GHG Protocol, Corporate Value Chain (Scope 3) Accounting and Reporting Standard : définition des trois scopes, quinze catégories du Scope 3 (dont huit en amont), et quatre méthodes de calcul de la catégorie 1 « biens et services achetés » (fournisseur, hybride, moyenne, monétaire). ghgprotocol.org
  2. CDP, communiqué et rapport 2024, Scope 3 Upstream: Big Challenges, Simple Remedies : Scope 3 amont en moyenne 26 fois supérieur aux Scopes 1 et 2 ; Scope 3 de l'ordre des trois quarts de l'empreinte totale en moyenne, variable selon le secteur. cdp.net
  3. ADEME, Base Empreinte (Base Carbone®) : facteurs d'émission génériques avec source, périmètre géographique, année et incertitude documentée ; usage pour un premier chiffrage du Scope 3. base-empreinte.ademe.fr
  4. Commission européenne, Mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM), règlement (UE) 2023/956 : période définitive depuis le 1er janvier 2026, suivi des émissions incorporées, achat de certificats à partir de 2027 (fer et acier, aluminium, ciment, engrais, électricité, hydrogène). ec.europa.eu
  5. ISO 14040 et 14044 : principes, cadre et règles de l'Analyse de Cycle de Vie appliqués à l'empreinte produit.

Les ordres de grandeur cités illustrent des tendances documentées à l'échelle de larges panels d'entreprises ; appliqués à une organisation ou à un produit précis, ils doivent être recalculés à partir de données spécifiques. Cet article a une vocation informative et ne constitue pas un avis normatif.