Évaluer l'empreinte d'un cosmétique par le seul carbone donne une image partielle, et souvent trompeuse sur l'endroit où agir. Une Analyse de Cycle de Vie (ACV) multicritère (ISO 14040/44) replace le CO₂ à côté des autres impacts qui comptent pour un produit d'hygiène ou de soin, puis identifie où ils se concentrent et sur quoi agir. Voici le contexte du secteur, les impacts marquants au-delà du CO₂, les hotspots et les leviers, et l'intérêt de mesurer.
Un secteur de plus en plus mesuré et encadré
Le cadre environnemental de la cosmétique se densifie. Le règlement (UE) 2023/2055 restreint depuis le 17 octobre 2023 les microplastiques ajoutés intentionnellement aux produits ; l'écolabel européen fixe aux cosmétiques à rincer des critères de biodégradabilité et de volume de dilution critique ; et en France, l'affichage environnemental fait l'objet d'expérimentations appelées à s'étendre à de nouvelles catégories de produits. Dans ce contexte, disposer d'une empreinte chiffrée et défendable devient un sujet concret pour un industriel.
Or cette empreinte se répartit sur tout le cycle de vie. À l'échelle du secteur, les émissions de gaz à effet de serre se concentrent sur la phase d'usage (de l'ordre de 40 %), les emballages et le transport (environ 20 % chacun) et, plus loin, les ingrédients (autour de 10 %), d'après le rapport du Conseil général de l'économie sur la filière parfums et cosmétiques (2022). Surtout, cette répartition dépend du type de produit : elle diffère nettement entre un produit à rincer et un soin sans rinçage, ce qu'une ACV établit au cas par cas plutôt que par un ordre de grandeur générique.
Des impacts marquants au-delà du CO₂
Sur un cosmétique, une part importante des enjeux ne relève pas du carbone, et n'apparaît qu'en analyse multicritère.
Le premier est l'écotoxicité aquatique. Après usage, une fraction des ingrédients part à l'égout : certains tensioactifs, conservateurs et filtres ultraviolets sont mal retenus par les stations d'épuration, se retrouvent dans les milieux aquatiques et y présentent une toxicité pour les organismes (revue de la littérature, Emerging Contaminants, 2025). C'est précisément ce que cible l'écolabel européen des produits à rincer, via l'exigence de biodégradabilité des tensioactifs et le volume de dilution critique.
Le deuxième est celui des microplastiques, désormais réglementaire. Le règlement (UE) 2023/2055 restreint les microplastiques ajoutés intentionnellement : les microbilles utilisées comme exfoliants sont interdites depuis l'entrée en application, le 17 octobre 2023, et les autres usages sont visés par des échéances échelonnées : produits à rincer en 2027, produits sans rinçage en 2029, maquillage en 2035. À noter, un point de méthode honnête : les microplastiques ne constituent pas encore une catégorie d'impact ACV normalisée, et se suivent donc en dehors du seul résultat carbone.
Le troisième concerne l'usage des sols et l'eutrophisation. Les ingrédients d'origine végétale, souvent mis en avant, déplacent l'impact plutôt qu'ils ne le suppriment. Dans une ACV indépendante d'un shampooing d'origine végétale, l'usage des sols est dominé par la production des ingrédients, tandis que le climat reste porté par la phase d'usage (Kröhnert et Stucki, Sustainability, 2021). Sur un score agrégé multicritère, cette phase d'usage ne pèse plus que de l'ordre de la moitié, car ingrédients et emballage comptent davantage sur les autres indicateurs. « Naturel » ne signifie donc pas, en soi, faible impact : cela signifie un impact déplacé, que seule une analyse multicritère situe.
Hotspots et leviers d'éco-conception
Les hotspots dépendent du type de produit, et chacun ouvre des leviers mesurables. Pour un produit à rincer, le poste dominant est la phase d'usage ; pour un soin sans rinçage, c'est l'emballage. Ingrédients et emballage dominent par ailleurs plusieurs indicateurs hors climat. Trois leviers en découlent, tous chiffrables.
Le produit à rincer : agir sur la phase d'usage
Le hotspot d'un shampooing ou d'un gel douche est l'eau chaude que le consommateur chauffe pour rincer, un poste qui échappe à l'usine. Le résultat y est très sensible au comportement (température, durée, volume), ce qui en fait la première source d'incertitude du secteur. La formulation peut néanmoins agir sur ce poste : le volume d'eau nécessaire pour rincer un gel douche varie sensiblement d'un produit à l'autre, de l'ordre de 3,2 à 5,7 litres pour un même geste selon les formules testées (Morizet et al., International Journal of Cosmetic Science, 2023). Améliorer la rinçabilité devient alors un paramètre de conception à part entière.
Le produit sans rinçage : éco-concevoir l'emballage
Sans eau chaude d'usage, l'emballage devient un poste de premier plan. Le levier dominant y est la dématérialisation, c'est-à-dire l'allègement de la masse d'emballage : dans une ACV multi-attributs d'emballages cosmétiques plastiques, une réduction de 70 % de la masse abaisse l'impact d'environ 70 %, l'intégration de matière recyclée arrivant ensuite (Cosmetics, 2024). Un point de vigilance accompagne ce levier : puisque la masse commande l'essentiel de l'impact, substituer le verre au plastique alourdit l'emballage et n'améliore pas nécessairement le bilan carbone. Le bon choix se tranche par la mesure, selon le format et le nombre de réutilisations, plutôt que par une intuition de matériau.
Des tensioactifs et conservateurs plus facilement biodégradables
Sur les indicateurs hors climat, choisir des tensioactifs et conservateurs facilement biodégradables réduit la charge d'écotoxicité aquatique et le volume de dilution critique, en cohérence avec les critères de l'écolabel européen (Emerging Contaminants, 2025 ; écolabel européen). C'est un levier qui agit là où le carbone ne dit rien, et qui anticipe l'affichage environnemental à venir.
Un point de méthode : l'unité fonctionnelle et la phase d'usage
Deux choix commandent la crédibilité d'une ACV cosmétique. D'abord l'unité fonctionnelle : raisonner par usage (un lavage, une application) plutôt qu'au gramme, sans quoi un produit concentré paraît à tort plus impactant. Ensuite le périmètre : exclure la phase d'usage d'un produit à rincer revient à ignorer l'essentiel de son carbone. Les normes ISO 14040/44 imposent d'expliciter ces choix, ce qui rend un chiffre comparable et opposable.
L'intérêt de mesurer
Une ACV multicritère (ISO 14040/44), à partir des données réelles du produit, chiffre simultanément le carbone, l'écotoxicité, l'usage des sols et les ressources, et distingue nettement un produit à rincer d'un soin sans rinçage. Elle rend les leviers pilotables (on sait quoi améliorer, et de combien) et les résultats opposables : ils répondent aux critères environnementaux des marchés, préparent l'affichage environnemental à venir, et permettent de prouver une allégation plutôt que de l'affirmer. Mesurer, ici, n'est pas une contrainte : c'est ce qui transforme une performance en argument.
Sources & références
- Golsteijn et al., Developing Product Environmental Footprint Category Rules (PEFCR) for shampoos, Integrated Environmental Assessment and Management, 2018 : domination de la phase d'usage, unité fonctionnelle par lavage. onlinelibrary.wiley.com
- Kröhnert et Stucki, Life Cycle Assessment of a Plant-Based, Regionally Marketed Shampoo, Sustainability, 2021 : ~161 g CO₂eq par lavage, usage des sols dominé par les ingrédients végétaux. mdpi.com
- Conseil général de l'économie (economie.gouv.fr), rapport sur la transition écologique de la filière parfums et cosmétiques, 2022 : répartition des émissions de gaz à effet de serre du secteur (phase d'usage environ 40 %, emballages et transport environ 20 % chacun, ingrédients environ 10 %).
- ADEME, Hygiène et beauté : impacts environnementaux et labels : distinction des étapes clés selon le type de produit, à rincer ou sans rinçage. librairie.ademe.fr
- Morizet et al., Water consumption by rinse-off cosmetic products: the case of the shower, International Journal of Cosmetic Science, 2023 : volume d'eau de rinçage selon la formule (~3,2 à 5,7 L). onlinelibrary.wiley.com
- Reducing the Environmental Impacts of Plastic Cosmetic Packaging: A Multi-Attribute Life Cycle Assessment, Cosmetics, 2024 : dématérialisation (levier n°1) et matière recyclée. mdpi.com
- Occurrence and ecotoxicity of cosmetic ingredients in aquatic ecosystems: a narrative review, revue Emerging Contaminants, 2025 : tensioactifs, conservateurs et filtres ultraviolets mal retenus par les stations d'épuration.
- Règlement (UE) 2023/2055 (REACH, annexe XVII) restreignant les microplastiques ajoutés intentionnellement : microbilles interdites depuis le 17 octobre 2023, produits à rincer 2027, sans rinçage 2029, maquillage 2035. eur-lex.europa.eu
- Écolabel européen des cosmétiques (Décision (UE) 2021/1870, Commission européenne) : biodégradabilité des tensioactifs et volume de dilution critique. eur-lex.europa.eu
- ISO 14040 et 14044 : principes, cadre et exigences de l'Analyse de Cycle de Vie.
Les ordres de grandeur cités illustrent des tendances documentées à l'échelle du secteur ; appliqués à un produit précis, ils doivent être recalculés à partir de données spécifiques. Le résultat d'un produit à rincer est très sensible au comportement d'usage. Cet article a une vocation informative et ne constitue pas un avis normatif.